Le 1er juillet 2018, la France entière suit en direct l’entrée de Simone Veil au Panthéon. Rescapée de la Shoah, ministre de la Santé à l’origine de la loi dépénalisant l’avortement en 1975, elle devient ce jour-là seulement la cinquième femme à reposer dans cette nécropole censée honorer les grands noms de l’Histoire de France, aux côtés d’une bonne quatre-vingtaine d’hommes. Un chiffre qui en dit long sur la place que l’Histoire officielle a longtemps réservée aux femmes qui l’ont pourtant faite, souvent au prix de leur réputation, parfois au prix de leur vie.
Chez ChocoClito, on aime rappeler que le combat féministe n’a pas commencé avec notre génération, ni même avec celle de nos mères. Portrait de cinq Françaises qui ont, chacune à leur façon et à leur époque, ouvert la voie, sur plus de deux siècles d’histoire.
En résumé : De la Révolution française à la loi sur l’avortement, cinq Françaises ont marqué l’histoire du féminisme : Olympe de Gouges, guillotinée en 1793 ; Hubertine Auclert, qui réhabilite le mot « féministe » en 1882 ; Simone de Beauvoir ; puis Simone Veil et Gisèle Halimi, artisanes de la loi de 1975.
Les racines : la Révolution et le XIXe siècle
Olympe de Gouges (1748-1793), la première déclaration
Née Marie Gouze en 1748 à Montauban, elle s’installe à Paris après un veuvage précoce et se lance dans l’écriture, entre pièces de théâtre engagées contre l’esclavage, comme L’Esclavage des Noirs, et pamphlets politiques sur le divorce ou les enfants nés hors mariage. En 1791, en pleine Révolution française, elle publie la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, réponse directe à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui avait totalement ignoré les femmes deux ans plus tôt. Son article premier proclame que la femme naît et demeure égale à l’homme en droits. Son dixième article restera célèbre : elle y affirme que si la femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit également avoir celui de monter à la tribune. Une formule prémonitoire : opposante politique à Robespierre pendant la Terreur, elle est guillotinée en 1793, à l’âge de 45 ans. Malgré une campagne menée depuis 1989 par plusieurs historiennes, elle n’est toujours pas entrée au Panthéon à ce jour ; en 2025, son parcours a néanmoins fait l’objet d’un film porté par Julie Gayet et d’une nouvelle étude au programme du baccalauréat de français, signe que sa voix continue de porter, plus de deux siècles après sa mort.
Hubertine Auclert (1848-1914), celle qui a réhabilité le mot « féministe »
Née un siècle plus tard, elle choisit un autre terrain de lutte : celui du droit de vote. Fondatrice de la société Le Suffrage des femmes et de son journal La Citoyenne, elle est surnommée la « suffragette française ». C’est également elle qui, en 1882, reprend et réhabilite le mot « féministe », jusque-là utilisé de façon méprisante par ses détracteurs, pour en faire un étendard revendiqué. Elle organise dès 1880 des grèves de l’impôt, estimant que des femmes privées de représentation politique ne devraient pas être imposables, et milite en parallèle pour la féminisation de la langue française, convaincue que les mots eux-mêmes contribuent à effacer les femmes de l’espace public. Elle meurt en 1914, trente ans avant que les Françaises n’obtiennent enfin le droit de vote, en 1944.
Le tournant intellectuel : Simone de Beauvoir
Le Deuxième Sexe, un choc philosophique
Il faudra attendre le milieu du XXe siècle pour un tournant résolument intellectuel. En 1949, Simone de Beauvoir publie Le Deuxième Sexe, un essai philosophique en deux tomes qui pose l’idée, depuis devenue centrale dans la pensée féministe, qu’« on ne naît pas femme, on le devient ». L’ouvrage, qui analyse comment la société construit les rôles assignés aux femmes plutôt que de les considérer comme naturels, choque une bonne partie de la critique littéraire de l’époque avant de devenir un texte fondateur pour les générations de militantes suivantes.
Une intellectuelle engagée dans l’action
Beauvoir ne reste pas seulement autrice : en 1971, elle rédige et signe le Manifeste des 343, une pétition dans laquelle 343 femmes, dont plusieurs célébrités, déclarent publiquement avoir avorté, en pleine illégalité, pour réclamer le droit à l’avortement libre.
Les conquêtes des années 1970 : Simone Veil et Gisèle Halimi
Gisèle Halimi (1927-2020), l’avocate de toutes les causes
C’est précisément ce combat que porteront, quelques années plus tard, Gisèle Halimi et Simone Veil. En 1972, l’avocate Gisèle Halimi défend, lors du procès de Bobigny, une adolescente jugée pour avoir avorté après un viol, aux côtés de sa mère poursuivie pour complicité. Sa plaidoirie retentissante transforme un fait divers en procès politique de la loi elle-même, obtient la relaxe des accusées, et contribue à faire basculer l’opinion publique. Cofondatrice du mouvement Choisir la cause des femmes aux côtés de Simone de Beauvoir, elle obtiendra plus tard, avec le procès d’Aix en 1978, une autre victoire majeure : la reconnaissance du viol comme crime, actée par la loi de 1980.
Simone Veil (1927-2017) et la loi sur l’avortement
Trois ans après Bobigny, en 1975, la ministre de la Santé Simone Veil porte devant une Assemblée nationale largement hostile le projet de loi qui dépénalise l’interruption volontaire de grossesse. Rescapée des camps de la mort, elle affronte pendant plusieurs jours de débats des attaques d’une rare violence avant de faire adopter ce texte, resté depuis associé à son nom : la loi Veil. Élue quatre ans plus tard première présidente du Parlement européen, elle entrera au Panthéon en 2018, un an après sa mort, aux côtés de son époux Antoine.
De la plume d’Olympe de Gouges à la voix de Simone Veil à la tribune de l’Assemblée, ces cinq femmes partagent un même point commun, par-delà les époques et les méthodes : elles ont dû se rendre visibles, prendre la parole en public, écrire, plaider, manifester, parfois au péril de leur vie, pour être seulement entendues. Comme on le rappelait dans notre article sur les bijoux féministes au quotidien, cette nécessité de se faire voir pour faire avancer une cause n’a pas disparu avec elles : elle se prolonge aujourd’hui dans des gestes bien plus simples et bien moins risqués, comme celui de porter un bijou qui affiche ses convictions sans avoir à les justifier sans cesse.
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